Chili - La foule qui a assisté aux funérailles d’Augusto Pinochet ne doit pas masquer le rejet grandissant de l’action autoritaire de ce dernier. Dont l’empreinte économique, en revanche, doit rester entière, estime César Quiroz.
Membre du comité central du Parti communiste, César Quiroz a la particularité d’avoir connu l’armée chilienne de l’intérieur. Pour Le Courrier, cet ex-militaire exilé de 1974 à 1990 apporte son éclairage sur la disparition d’Augusto Pinochet et l’empreinte que celui-ci a imprimé à la société chilienne.
À l’annonce de la mort d’Augusto Pinochet dimanche 10 décembre, des milliers de personnes sont descendues dans les rues pour manifester leur joie dans tout le pays. Mais d’un autre côté, beaucoup de Chiliens ont également assisté à son enterrement …
César Quiroz : On ne peut pas nier que dans tous les processus électoraux qui ont suivi la dictature, la droite a obtenu un nombre de voix presque équivalent au gouvernement. Actuellement, ce pourcentage est de 44%, dont une majorité va à l’UDI (Union démocratique indépendante), un parti qui représente une droite dure qui soutenait la dictature. La plupart des commandants en chef de l’armée intègrent l’UDI quand ils partent à la retraite. Il n’est donc pas surprenant de voir que 60′000 Chiliens ont assisté à l’enterrement de Pinochet. Je dirais même qu’en tenant compte de l’importance de la droite dans ce pays, ce n’est pas beaucoup. Par comparaison, en 2005, un million de Chiliens avaient participé aux funérailles de Gladys MarÃn, l’ex-présidente du Parti communiste, qui était l’une des figures de la résistance à la dictature.
Quelle est la signification politique de la mort de Pinochet ? Est-ce qu’une page de la vie du Chili s’est tournée ?
CQ : Il y a plusieurs lectures possibles. Il est clair qu’une page se tourne autour du personnage, de l’homme, du dictateur. On a souvent dit que sa présence était un pouvoir de fait. Désormais ce pouvoir a disparu.
Il faut cependant relever que plusieurs secteurs de la droite se sont distanciés de la figure de Pinochet ces dernières années. Et que cela va continuer à l’avenir, parce que de cette manière, ils prennent de la distance avec les violations des droits humains commises pendant la dictature.
En revanche, la droite va continuer à revendiquer ce qu’ils appellent « l’héritage » de Pinochet, qui est le modèle économique instauré par la dictature. À ce sujet, un avocat des droits humains raconte une anecdote intéressante. Dans une plainte récente contre un père qui a abusé de ses fils, l’avocat de la défense a plaidé que son client s’était toujours préoccupé des besoins économiques de ses enfants. La droite fait la même chose ! Pinochet a emprisonné, torturé et tué, mais il a modernisé l’économie.
Du côté du monde progressiste, je pense que l’on va insister pour que les jugements contre les méfaits de la dictature aboutissent à des condamnations, malgré le décès de Pinochet. On va aussi essayer de démonter son héritage politique, par exemple en révisant la loi binominale des partis. Cette loi qui fait partie de la Constitution instaurée en 1980 par le dictateur et encore en vigueur, implique que seuls les deux partis les plus votés aient une représentation parlementaire. Le Parti communiste fait par exemple 6%, mais n’a pas de député, ni de sénateur.
Le gouvernement a refusé que Pinochet soit honoré par des funérailles en tant qu’ex-chef d’Etat et de prononcer le deuil national, mais il a accordé des funérailles d’ex-commandant en chef de l’armée. Qu’est-ce que vous pensez de la réaction de l’exécutif, et en particulier de la présidente socialiste Michelle Bachelet, qui a été emprisonnée et torturée sous la dictature ?
CQ : Il y a eu une négociation entre le gouvernement, la droite et les militaires. L’exécutif n’était pas en position de refuser toutes les demandes de l’autre partie. Mais c’est une grave concession, parce que les forces de l’armée appartiennent à tous les Chiliens. Si le gouvernement accepte de rendre hommage à Pinochet à l’Académie militaire, celle-ci appartenant à tous les Chiliens, c’est donc tout le Chili qui lui rend hommage. Ceci montre les limites de la démocratie. Et qu’au sein de la droite, le pinochétisme a encore de la force.
En ce qui concerne Bachelet, je pense que son sentiment profond, ainsi que celui de l’ensemble de la coalition au pouvoir est représenté par le geste du petit-fils du général Carlos Prats (général en chef de l’armée sous Salvador Allende, assassiné en 1974 à Buenos Aires par la police politique chilienne, ndlr) qui s’est introduit dans l’Académie militaire et a craché sur son cercueil.
Plusieurs grands hommes d’affaires ont assisté à l’enterrement de Pinochet. Quel est l’héritage économique laissé par le dictateur ?
CQ : Nous avons perdu le contrôle de nos ressources et nos entreprises stratégiques. En quelque sorte, nous avons été recolonisés par l’Espagne. Dans des secteurs comme ceux de l’eau et du téléphone, ce sont des entreprises espagnoles qui gèrent les marchés, tout en imposant des taxes abusives. Contre cela, la population chilienne est démunie. Il faudrait réviser la manière dont se sont faites les privatisations sous la dictature pour démonter cet héritage. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de volonté politique pour faire cela.
Cette année, entre 600′000 et 800′000 étudiants du secondaire ont bloqué leurs écoles pendant quatre semaines pour demander le changement d’articles constitutionnels favorables à l’éducation privée. Au Chili, n’importe qui peut créer un lycée et recevoir des subventions. Il suffit juste de bien gérer. De cette manière l’éducation privée est devenue excellente. Quant à l’éducation publique, elle est aux mains des mairies et ne reçoit que très peu d’aide de l’Etat. Si une mairie est pauvre, son lycée sera mauvais.
Je ne crois pas que le gouvernement touchera à ces articles, car s’il le faisait, il remettrait en question l’ensemble du modèle économique de l’éducation.
Propos recueillis au Chili par Helena Torriani et Florian Kissling, in Le Courrier du 23 décembre 2006. Collaboration : BPZ






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