En matière budgétaire, il est indispensable de se poser les questions suivantes : qui tient le couteau ? Qui découpe les parts ? Qui se sert en premier ? Qui laisse combien à qui ? A l’évidence, ce ne sont pas les couches populaires et les classes moyennes inférieures constituant l’essentiel du personnel communal qui tiennent le couteau !
Je dépose au point 1200 service du personnel un amendement de quelque Fr. 3′600′000.–. Il correspond à l’évaluation de la somme nécessaire pour recolloquer dans leur classe d’origine les employés communaux engagés après le 1.1.2004.
Je vous rappelle que le budget 2004 (un nouvel article 34 du RPAC) a introduit la création de deux classes sur le bas, les 26 et 27, l’engagement des nouveaux collaborateurs deux classes plus bas que la collocation initiale de la fonction et 11 annuités pour passer d’une classe à l’autre (au lieu de 8). Le gain budgété en 2004 grâce à ces mesures était de Fr. 2 à Fr. 2,5 millions. Le but était d’abaisser le salaire du premier engagement (plus élevé à la Commune que dans le privé) et, avec l’augmentation des annuités, d’infléchir la pente de la croissance des salaires à la Ville.
Le POP & Gauche en Mouvement a été le seul groupe, alors, à s’opposer totalement à ces décisions. Nous n’avons jamais changé d’avis. Nous avons, à chaque budget suivant, rappelé que nous étions opposés à une mesure structurelle, qui fait peser sur le personnel une partie importante du retour à l’équilibre financier de la Commune. Vous ne serez donc pas surpris par cet amendement qui, en application des conseils techniques aimablement fournis par Monsieur le syndic, porte sur le seul Service du personnel - évidemment sans que la totalité de la somme lui soit destinée.
Pour nous, c’est un amendement éminemment politique, un choix quant à la répartition des ressources. Beaucoup de gens, je suis sûre, seront d’accord avec moi : le fameux TINA de Mme Thatcher (There Is No Alternative) n’est pas vrai. Il est possible de faire d’autres choix politiques que, par exemple, celui de la Municipalité d’alors. C’est un choix fondamentalement politique de faire porter - ou non - des économies structurelles sur les gens qui travaillent au service du public, au lieu de chercher des ressources ailleurs, autrement.
L’économie, au fond, c’est la question du partage. Devant le gâteau à partager (je prends exprès cette métaphore pâtissière !), c’est-à -dire les richesses produites par le travail, et exclusivement par le travail (les services bancaires ou boursiers n’ont jamais produit aucune richesse), les seules questions pertinentes sont: qui tient le couteau ? Qui découpe les parts ? Qui se sert en premier ? Qui laisse combien à qui ? A l’évidence, ce ne sont pas les couches populaires et les classes moyennes inférieures constituant l’essentiel du personnel communal qui tiennent le couteau ! Il se trouve que 58% environ des employés de la ville sont en dessous du salaire moyen brut suisse, qui est de Fr. 5410.–.
Je suis convaincue qu’une bonne partie du Conseil d’alors, en 2003, et notamment les élus socialistes réticents à la totalité du train de mesures municipales, n’ont pas vu que ce qui se passait était grave pour le personnel de la Ville. Pour les classes 27 à 13, plus précisément, dans lesquelles ont retrouve deux tiers du personnel. Des nettoyeuses aux assistants sociaux, des employés de bureau aux agents de police, des aides de toutes sortes (machinistes, dessinateurs, magasiniers, opérateurs, etc.) aux analystes programmeurs sans CFC, des bibliothécaires aux huissiers, des maîtres d’apprentissage aux sapeurs-pompiers. La classe 16 est la plus remplie, on y trouve 462 employés, soit 10% de l’ensemble du personnel. Les salaires en classe 16 correspondent à 4794.– brut par mois (minimum) et à Fr. 6189.– au maximum.
Une bibliothécaire, par exemple, peut être colloquée aujourd’hui en classe 19 à 15. Cela signifie qu’au bas de la classe 15, elle gagne Fr. 4860.– brut par mois, plus environ Fr. 125.– d’allocation de résidence si elle habite à Lausanne. Déductions faites, son salaire net est environ de Fr. 4460.–, avec l’allocation familiale Admettons que ce soit une femme seule avec un enfant, sans pension alimentaire (ça arrive). Comment vit-elle ? Avec un budget minimum, avec un loyer de Fr. 1500.–, Fr. 380.– de caisse maladie pour elle et Fr. 100.– pour sa fille, Fr. 1000.– de nourriture et autre frais de ménage (mère et fille mangent à l’extérieur à midi), Fr. 236.– pour les taxes TV, le téléphone, les SI, Fr. 210.–d’impôts et Fr. 58.– d’abonnement de bus, le total de ses charges fixes est de Fr. 3484.– Pour se divertir, partir en vacances, faire des économies, s’acheter des vêtements, il lui reste Fr. 976.–. Mirobolant ?
Un ouvrier sans CFC est colloqué en classes 25 à 17. Admettons qu’il soit au haut de la classe 17, parce qu’il a des années d’expérience. Il gagne brut Fr. 5948.– + Fr. 110.– d’allocation de résidence. C’est Byzance ! Mais avec une épouse qui ne travaille pas et deux enfants, comment vit-il ? Après déductions, son salaire se monte à Fr. 5594.–, allocations familiales comprises. Il a un loyer de Fr. 1800.–, des primes d’assurance maladie pour Fr. 1130.–, Fr. 1500.– de nourriture et d’entretien du ménage (il mange à l’extérieur à midi, ainsi qu’un enfant), Fr. 236.– pour le téléphone, les taxes TV et les SI, Fr. 375.– d’impôts et Fr. 116.– de transports publics. Solde du budget après paiement des charges fixes: Fr. 437.–. Cette famille ne s’est pas encore acheté de vêtements, n’a jamais eu de rhume, n’a pas payé de franchise maladie, n’est pas partie en vacances, ne fume pas, n’a pas offert de cadeau au grand-père, n’a pas de chien ni de hamster à nourrir, etc. Mirobolant ?
Nous n’avons pas pris les exemples les plus bas, pour ne pas nous faire taxer de « populisme » … Nous avons pris des exemples d’employés moyens, qui gagnent correctement leur vie. Ce sur quoi nous voudrions attirer l’attention, c’est que si les chiffres bruts paraissent très élevés, dans la réalité, après les déductions normales et une fois toutes les charges payées, il ne reste pas lourd. Pas de quoi faire des folies! Parce que le coût de la vie a énormément augmenté ces dernières années, surtout à cause des loyers et des primes de caisse maladie, cette «inflation cachée». Dans ces conditions, comment faire des économies ? Plus grave: comment ne pas s’endetter ?
Au Conseil, la majorité des élus (mais pas tous, c’est vrai) provient de la classe moyenne supérieure, et touche des salaires de cadres. Beaucoup de gens, ici, croient très sincèrement défendre l’intérêt général. Or ils défendent, en fait, l’intérêt de leur couche sociale, parce qu’ils y vivent et que c’est leur horizon social pratique … Bref, les conditions de vie de la plupart des Conseillers communaux (et j’en fais partie) n’ont rien à voir avec celles de plus de 50% du personnel communal. Je ne dis pas que c’est mal, je dis que cela entraîne une vision limitée des réalités sociales … et que ça influence, tout normalement, les positions politiques.
Voilà pourquoi nous défendrons par tous les moyens possibles la réinstauration des employés de la Commune dans leur collocation d’origine - ce que M. le syndic appelle « la défense des acquis ». Mais n’oublions pas qui tient le couteau et qui découpe le gâteau: ce ne sont pas des acquis, preuve en est qu’il faut se battre pour récupérer ce qui fut considéré, avant les pressions généralisées pour faire baisser le coût du travail (dont le chômage fait partie), comme une juste rétribution du travail fourni.
Voilà pourquoi aussi, nous espérons que tous ceux qui ont à cœur de défendre vraiment les intérêts de la majorité, et pas seulement de quelques-uns, soutiendront cet amendement.
Diane Gilliard






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