Les mots sont importants : « complexité »

«Nous sommes confrontés à une situation extraordinairement complexe», explique doctement un édile en ouverture de son argumentation. «C’est un problème très complexe, il y a des pressions énormes», assène un autre afin d’emporter une décision contestée.

Chez les «sociaux» il est devenu courant d’affirmer comme une évidence que «les dossiers sont de plus en plus complexes», tandis que le système des assurances sociales «est d’une complexité grandissante». De même, un chef du personnel — pardon, un responsable des ressources humaines — ouvrira ses conférences aux employés par la formule du style : «Nous avons pris ces décisions difficiles en fonction de la complexité des problèmes…»

Politiciens, journalistes, chefs d’entreprise, voire dirigeants syndicaux ont souvent ce mot à la bouche. Vérifiez: comptez le nombre de fois, en un jour, où la complexité est invoquée dans la presse, les déclarations officielles, les propos des experts de tout poil ! Car ce mot est magique et, en une seule articulation, permet d’atteindre deux buts. D’abord, il fait passer celui qui en use pour très intelligent, qui sait de quoi il cause, qui perce l’embrouillamini de l’ordre (du désordre) des choses. Ensuite, et ce n’est pas le moindre bénéfice, il convainc que son auditoire est idiot puisqu’il ne comprend rien à ce qui se passe. «Complexité» est un mot que les dominants adorent car il leur permet de dire avec une apparence de politesse aux empêcheurs de gérer en rond: «Circulez, il n’y a rien à voir! C’est complexe, laissez faire ceux qui savent.»

Que savent-ils en réalité ? La plupart du temps, ils donnent à ce mot le sens de «compliqué» — prouvant par là leur ignorance crasse de ce dont ils parlent. Car la complication et la complexité, ce n’est pas pareil ! La complexité vient d’un mot latin, complecti, qui signifie «contenir». La complexité, c’est le dessin du tissu, qui contient tous les fils tressés ensemble. C’est la vie même, indivisible dans ses multiples manifestations.

Ceux qui invoquent la complexité pour nous faire taire tentent-ils, même brièvement, de démêler les fils de la situation ainsi qualifiée? Jamais. Ils usent de ce mot uniquement pour «communiquer» (encore un gri-gri!) et faire sentir ainsi leur autorité. Or la «communication» simplifie, vise l’efficacité, et non à restituer les nuances d’une situation concrète, vivante, donc complexe.

Alors, la prochaine fois que vous entendrez votre chef, votre patron, un Conseiller fédéral ou toute personne «haut placée» balayer vos arguments d’un définitif «c’est complexe», riez! Riez, car cet important ne fait là que révéler sa balourdise et son incapacité — ou son refus — d’entrer, modestement, au coeur des choses.

 Romandez-moi! Romandez-moi!

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