Les mots sont importants : « bénéficiaire »

« Bénéficiaire » : voilà encore un mot qui dit le contraire de ce qui est, en réalité, qui inverse les causes et les effets. Un mot que nous répétons sans y penser, contribuant ainsi, à notre insu, à propager une vision des rapports sociaux que nous combattons.

Nous connaissons tous au moins un ou une bénéficiaire d’une rente AVS, de prestations complémentaires, du Revenu d’insertion ou d’indemnités chômage. Nous le sommes ou l’avons été. Nous savons qu’en général ces personnes ne roulent pas sur l’or, c’est le moins qu’on puisse dire. Par ailleurs, nous lisons souvent dans les journaux que les services sociaux sont submergés. En effet, « le nombre des bénéficiaires explose », comme par magie, puisque les causes sociales de cette « explosion » (on appréciera le choix du terme) ne sont jamais, ou rarement, mentionnées.

Cette « explosion » contribue à obérer les finances de l’Etat, rappelle la presse. Le lecteur distrait en conclut tout naturellement que les « bénéficiaires », non contents d’engorger les services et d’épuiser les travailleurs sociaux, coûtent beaucoup trop cher! Cela tombe sous le sens, puisque le « bénéficiaire » est celui qui touche un « bénéfice », ce « gain réalisé dans une opération ou une entreprise », ce « boni », cet excédent, ce surplus. Le mot, parent de « bienfait », ne signifie-t-il pas, dès ses origines au XIIe siècle, « faveur, grâce, privilège » ?

CQFD: les « bénéficiaires » des assurances sociales sont au bénéfice de faveurs, voire de privilèges. Personne ne s’étonnera, par conséquent, que des éditorialistes et des penseurs agréés se demandent gravement quelle funeste évolution sociale conduit les « bénéficiaires » à se conduire comme des « ayant droit ». Traduisez: des gens qui revendiquent bruyamment des privilèges indus!

Fort heureusement, le dictionnaire Robert nous rappelle qu’un « bénéficiaire » est aussi quelqu’un qui jouit d’un droit. Les révolutionnaires français de 1789 l’affirment dans l’article XXI de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen: « Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler. » Une dette, un droit … La novlangue avait presque réussi à nous faire oublier que ceux qui touchent des indemnités peuvent de plein droit se considérer comme les créanciers de la dette sacrée que la société a contractée à leur encontre.

 Romandez-moi! Romandez-moi!

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