Les mots sont importants : « développement durable »

Parmi les expressions consensuelles, le développement durable se taille une place de choix. Inscrit dans les programmes politiques à partir de la Conférence de Rio de 1992 puis des recommandations de l’Agenda 21, il est quasiment devenu synonyme d’écologie. Pourtant, sa mise en pratique est laissée aux forces du marché …

Pour résister au philtre enchanteur contenu dans cette juxtaposition de mots inconciliables (les pédants parlent d’oxymore), il faut porter attention à un aspect fondamental – qui échappe pourtant à de nombreux politiques bien intentionnés. Dans le développement durable, il y a surtout du développement.

Depuis un peu plus d’un demi-siècle, cette notion a subi des glissements de sens successifs: appliqué à l’économie, développement (terme utilisé notamment par les mathématiciens, qui développent des équations) est devenu synonyme de progrès, de modernisation, la clé de la prospérité, grâce à la croissance. En effet, il s’est beaucoup construit en antithèse de ce que les pays du Nord industrialisés ont appelé le sous-développement : « concept charnière, affirme l’économiste Serge Latouche, qui engloutit l’infinie diversité des modes de vie de l’hémisphère Sud dans une seule catégorie ». D’ailleurs, Africains et Amérindiens ont beaucoup de peine à traduire le mot. Alors les Wolof y entendent « la voix du chef », les Camerounais y voient « le rêve du Blanc », tandis que pour les Quechua, poètes, il s’agit de « travailler joli pour le prochain lever du soleil »[1].

Aujourd’hui, la planète et des milliards de ses habitants crient grâce, ce qui a ouvert l’ère du développement à particule – humain, social, durable – repris avec candeur par de nombreux opposants à la mondialisation néo-libérale et à ses ravages. Mais que peut bien signifier durable, dans ce contexte? Sinon qu’en étant un peu plus prudent, on arrivera à faire durer le développement, donc la croissance, donc l’exploitation, donc le profit, un peu plus longtemps ? D’ailleurs, de nombreuses multinationales, adeptes du concept, ne s’y sont pas trompées. Car accoler durable à développement n’est en aucune manière une remise en cause de l’accumulation capitaliste. C’est changer les mots, pas les choses.

Serge Latouche, Survivre au développement, Paris : Ed. Mille et une nuits, 2004

Notes

[1] Serge Latouche, Survivre au développement, Paris : Ed. Mille et une nuits, 2004

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