C’est vrai, ça: que font les élu-e-s “A Gauche toute!” quand ils ne sont pas au Conseil communal de Lausanne? Par exemple, ils rendent hommage à des femmes et à des hommes qui ont formé leur esprit et stimulé leur engagement. En l’occurrence, Simone de Beauvoir, née il y a tout juste 100 ans. Cet article est paru dans Gauchebdo du 19 janvier 2008.
Le centenaire de l’auteure du Deuxième sexe la ferait-il sortir du purgatoire où l’ont reléguée les terribles années 80? Grâce aux célébrations, voici revenir Simone de Beauvoir telle qu’en elle-même: une intellectuelle de gauche engagée, féministe avant tout.
A dix-sept ans, au lendemain de son bac, une adolescente éblouie se fait une promesse, sur laquelle elle revient des années plus tard: «L’avenir n’était plus un espoir: je le touchais. (…) Ma vie serait une belle histoire qui deviendrait vraie au fur et à mesure que je me la raconterais.»* Issue d’un milieu bourgeois, catholique, conservateur, qui n’envisageait d’autre perspective pour les femmes que le mariage, Simone de Beauvoir a eu la chance de naître dans une famille désargentée. Faute de pouvoir lui constituer une dot, son père s’est résigné à la laisser faire des études. Il fallait bien qu’elle gagne sa vie. Elle l’a fait. Elle est devenue professeur de philosophie au lycée, puis écrivain célèbre. Elle a rencontré Sartre à vingt ans à la Sorbonne, ils n’ont été séparés que par la mort. Ensemble ils ont été des intellectuels engagés dans les grandes causes de leur époque: la Palestine, la révolution cubaine, l’indépendance de l’Algérie, la lutte des Noirs américains pour les droits civiques, par exemple. Et Simone de Beauvoir a eu la joie de voir naître le Mouvement de libération des femmes, en 1970, dont son Deuxième sexe a été le texte fondateur. Elle s’y est engagée activement, et notamment pour le droit à l’avortement.
D’abord le féminisme
En 1985, au soir de sa vie - c’est un an avant sa mort - la vieille dame dont l’œuvre a changé la vie de tant de femmes européennes et nord-américaines, l’affirme encore avec vigueur: le féminisme a été la dimension principale de son existence, son engagement le plus profond et le plus précoce, même si elle ne lui donnait pas ce nom lorsqu’elle avait vingt ans. Très tôt, elle a manifesté le désir de mener une vie indépendante matériellement, grâce à son métier d’enseignante, et d’avoir une activité bien à elle, en devenant écrivain. Déjà à l’époque, elle en était convaincue: les femmes ont besoin de préserver une certaine solitude et un peu de liberté pour lire, rêve, créer peut-être, et ne pas être dévorées par la vie commune. «Je suis restée fidèle à cette option, dit-elle à ses amies du MLF qui l’interrogent. J’ai refusé d’épouser Sartre.» En 1930, c’était une attitude exceptionnelle et exceptionnellement courageuse.
Ceux qui l’ont connue intimement ─ comme Claude Lanzmann, par exemple, le réalisateur du film Shoah, qui fut un de ses amants ─ se rappellent encore aujourd’hui sa curiosité, son enthousiasme, son intensité: elle voulait tout voir des pays qu’elle traversait, tout lire, tout connaître, tout goûter, tout essayer. Elle voulait aimer, elle voulait écrire, elle voulait être libre. Elle voulait surtout échapper au «destin fangeux» d’épouse et de mère soumise qui aurait dû être le sien si elle avait suivi la voie que lui préparaient ses origines familiales. Elle a réalisé ce tour de force. Et les femmes l’ont su, qui ont fait d’elle un modèle, parce qu’elle leur ouvrait la voie.
Une traversée du siècle
De sa vie, elle a fait des livres, bien sûr: des romans, des mémoires, des essais, qui méritent d’être lus. Il y a L’Invitée, son premier roman, sur les amours du trio qu’elle forme avec son compagnon et une jeune fille de ses élèves. Sa révolte viscérale contre la finitude de l’existence lui inspire Tous les hommes sont mortels, un roman dont le héros, immortel, est à jamais séparé de ses frères humains. Elle évoque la vie de ses amis intellectuels au sortir de la guerre et ses amours avec l’écrivain américain Nelson Algren dans les Mandarins. Paru en 1949, elle a alors 40 ans, Le Deuxième sexe lui vaut des insultes graveleuses d’une violence inouïe.
A la cinquantaine, elle entreprend son autobiographie, dont la rédaction s’étend sur plus de vingt ans, jusqu’à la mort de Sartre en 1980: Mémoires d’une jeune fille rangée, La Force de l’âge, la Force des choses, Tout compte fait, La Cérémonie des adieux. A travers le récit des combats d’un couple d’intellectuels de gauche et de leurs compagnons, du Front populaire au crépuscule de l’Union soviétique, en passant par mai 68, c’est l’autoportrait d’une femme restée fidèle à la promesse de ses dix-sept ans, lorsqu’elle contemplait avec ardeur «cette mine d’or à [ses] pieds, toute une vie à vivre»**.
* S. de Beauvoir, Les Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, 1958, p. 168
** S. de Beauvoir, La Force des choses, Paris, Gallimard, 1963, p. 686
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